Les Aventures de B. Log

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B. Log et la sorcellerie capitaliste janvier 20, 2009

Classé dans : Aventures sur papier — B. Log @ 3:11
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Au hasard de mes expéditions à la bibliothèque, je suis tombée sur un livre au titre pour le moins interpellant, voire même provocateur : “La Sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement”.

Si mon attention n’avait directement été attirée sur les auteurs, Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, je me serais sans doute fort méfiée.  (“Encore un livre altermondialiste qui propose une solution toute faite, la panacée universelle, pour se débarrasser du capitalisme. Mouais.”)
Je ne connais pas Philippe Pignarre mais Isabelle Stengers est un professeur qui m’a vraiment marquée quant à l’acuité et la finesse de ses raisonnements qui, en même temps, ne ménageaient jamais ni la chèvre, ni le choux.
Etre à la fois très direct, sans détours, et nuancé, sans jamais perdre le fil, une belle leçon pour les apprentis philosophes que nous étions… et que je suis encore toujours…

C’est finalement très curieuse que je me lance dans le bouquin, pressée de savoir quelles pratiques de désenvoûtement sont proposées.
Et d’emblée, on est prévenus : les auteurs n’ont aucune prétention à proposer quoi que ce soit comme solution. Ce n’est pas le but du tout. D’ailleurs ils ne se posent pas comme sachants, je veux dire par là, ayant un savoir que généreusement ils veulent bien partager avec nous, pauvres et malheureux ignorants.

D’ailleurs, ils mettent en place une pratique inhabituelle : les premières épreuves ont été publiées sur le net pour que tout le monde puisse y jeter un oeil. Une belle idée, à mon sens, qui a permis de faire quelques aménagements, de préciser quelques arguments. Une des réactions, celle d’Anne Vièle, servira d’ailleurs de postface à un livre qui d’emblée prend une dimension collective. On est loin de l’image de l’écrivain, de l’intellectuel enfermé dans sa haute tour travaillant en solitaire, explorant sans relâche le monde… des idées.
Et, pour aller jusqu’au fond de l’idée, ils ne se considèrent pas comme ayant un droit de propriété intellectuelle sur le livre. Il est écrit pour ceux qui vont s’emparer des idées et le reste n’a aucune espèce d’importance.

Ils plantent donc le décor en se définissant comme des “jeteurs de sonde” : ” Les jeteurs de sonde ont beau se tenir à l’avant d’une barque, ils ne regardent pas au loin. Ils ne peuvent pas dire les buts, ni surtout les choisir. Leur souci, leur responsabilité, ce pour quoi ils sont outillés, ce sont les rapides où l’on se fracasse, les écueils où l’on bute, les bancs de sable où l’on s’enlise. [...] Les jeteurs de sonde peuvent se tromper, mais ils savent que le fait qu’ils repèrent juste ou non n’a pas la moindre importance si on ne les entend pas.”
A partir du cri, surgi à Seattle le 30 novembre 1999, “Un autre monde est possible”, ils entendent se positionner en jeteurs de sonde, parce que ce cri leur a donné envie de se mobiliser, de tâter le terrain – comme le jeteur de sonde scrute les eaux pour que son embarcation puisse passer -, de tenter quelques chose, parce que ce cri provenant de tous ces gens qui se sont retrouvés alors qu’ils venaient avec des revendications différentes leur paraît porteur, comme un début de quelque chose.

Et tout d’abord, ils tâtent la chose “capitalisme”. De nouveau, rien de généralisateur, pas de conceptualisation, pas de “fuite” dans l’abstraction. Deux, trois éléments très concrets, de terrain : les alternatives infernales, les ‘il faut bien’, les petites mains…
Et puis quelques recettes, oui, des recettes, comme on parle des recettes de grand-mère, ces trucs qu’on ne comprend pas toujours très bien, qu’on applique, qu’on adapte, et pour lesquels, finalement, on peut dire : “ça marche”… Mais oui, le genre de petits trucs qui fait que la sauce prend : “à tel moment, rajoute un peu d’eau (ou de lait ou de crème), tu verras ta sauce sera nickel.”
Des petites choses toutes simples mais “il fallait y penser” : oser quitter le terrain inconnu, remettre en question les idées reçues; oser se dire fragile, pour apprendre à se protéger; réactiver l’histoire aussi pour y puiser des idées, tout n’a pas toujours été comme ça, le monde a fonctionné autrement et cela peut peut-être nous apprendre quelque chose; trouver les interstices et y faire son trou; avoir besoin que les gens pensent.
Tout ça par petites touches, avec beaucoup de tâtonnements, d’hésitations, par essai et erreur, à plusieurs bien sûr, en ne considérant jamais rien pour acquis, pour définitif.
Pfou… ça fait du boulot ! Il va falloir se creuser les méninges, imaginer des trucs, tordre les problèmes dans tous les sens, discuter et discuter et réfléchir, remonter ses manches et mettre la main à la pâte… Il va falloir aussi prendre des risques, ou plutôt, courir le risque, accepter d’aller un peu à tâtons, tenter le coup…
S’aider avec les quelques recettes proposées dans le livre, avec les expériences des autres aussi (le livre présente quelques aventures de ce type où “ça a marché”), avec des “trucs” que l’histoire peut nous proposer, en s’inspirant de groupes qui sont en lutte depuis longtemps.

Tout le mérite du livre est là à mon avis, dans le fait qu’aucune solution globale n’est jamais proposée mais que chacun est encouragé à mettre en place des petites solutions pratiques, de proposer à chacun de s’attaquer à son “morceau de capitalisme” parce que les grandes théories généralisantes, finalement, c’est souvent contraignant et que le capitalisme, c’est trop vaste, trop diffus, pour être attaqué de front. Ce livre remet tout simplement les choses à un niveau humain…

A chacun maintenant d’y trouver ses ingrédients, ses “recettes-miracles” et de les adapter à son “morceau de capitalisme”…

Voici également une conclusion qui résume bien les choses par rapport à ce livre, celle de Mona Chollet :  “Reste un livre atypique et stimulant, qui, sans renier l’héritage des luttes passées, desserre un peu l’étau de routine usée dont restent trop souvent prisonniers ceux qui ne se satisfont pas de l’état du monde. Et fournit de précieux concepts-outils à tous ceux qui cherchent comment « habiter à nouveau les zones d’expérience dévastées ».”

Lire toute la critique de Mona Chollet.

Philippe Pignarre et Isabelle Stengers : “La Sorcellerie capitaliste – Pratiques de désenvoûtement”
Editions La Découverte.

 

B. Log patchworke (2) janvier 5, 2009

Deux, trois petites choses dénichées de ci, de là au cours de ces dernières semaines :

- Renata Rosa : “Manto Dos Sonhos”
Deuxième album de cette Brésilienne à la Médiathèque.
Voici une chanteuse et musicienne, elle joue du rabeca – un type de violon, qui fait les choses avec justesse et simplicité. Avec sa voix claire et joyeuse, ses chansons inspirées du forro, des repentistas et du maracatu sont autant d’invitations à la danse.
Sans chichis, elle nous livre des plages au son rugueux – quelques percussions, l’un ou l’autre violon, une guitare de temps en temps et le chant – qui débordent de joie de vivre.
- Abdel Hali Halo and the El Gusto Orchestra of Algiers
Le chaabi dans tout son éclat. Voici ressuscité un orchestre des années 50. Et ça donne !
31 musiciens qui s’en donnent à coeur joie pour faire revivre un style petit à petit tombé en désuétude. Les morceaux s’étirent et s’étirent, se perdent dans les méandres des mélodies et en reviennent toujours au refrain repris en choeur.
On retiendra tout particulièrement l’interprétation du désormais classique : “Min yaati kalbou lil melah”.
Beaucoup d’entrain, de joie et de pathos pour cet album paru sur le label “Honest Jones”.

Lire aussi la chronique de Benoit Deuxant.

- Mathieu Boogaerts : “I Love you”
Très axé batterie, ce qui en fait un album relativement rock.
Mathieu Bogaerts nous sert des petites ritournelles aux paroles souvent répétitives, en anglais et en français, qui jouent sur les mots. C’est dansant, c’est sautillant. Il ose même faire semblant de nous faire croire que ça n’a l’air de rien !

- “Music of Cyprus”
Un album étonnant proposé par le très bon label turc Kalan.
Il dévoile un panel très diversifié de la musique chypriote, à la fois grecque et turque : chansons de mariages, musique sacrée, chant sufi, danses, musiques populaires…

- Mamadou Diabaté : “Douga Mansa”
Héritier d’une longue tradition de musiciens joueurs de kora, cousin de Toumani Diabaté, Mamadou Diabaté n’en est pas à son coup d’essai : il signe ici son sixième album solo.
Un très beau disque sans surprises, fidèle à la tradition. Le jeu est magnifique, d’une grande maîtrise.

- “We Own the Night”, James Gray
Bobby (Joaquin Phoenix) est gérant d’une boîte de nuit appartenant à la mafia russe mais son père et son frère sont des policiers. Impossible de rester entre deux chaises, impossible à un moment de ne pas choisir son camp.
Ce film qui commence comme un presque banal film policier prend tout son temps pour disséquer la personnalité de Bobby et ses évolutions. L’obligation de faire un choix, l’arrogance qui rencontre la peur, la colère, la honte; l’insousciance crâneuse qui se fait prise de conscience et puis prise de responsabilité. L’attitude, hautaine quasiment adolescente, de rejet de la famille et de ses valeurs pour une vie aisée, facile. Et le revirement total, brutal qui se fait dans la violence, la trahison, le désespoir. Et puis, finalement, l’apaisement, l’accord, douloureux, sur fond d’échec, avec soi-même envers et contre tout.
L’histoire n’a rien d’exceptionnel, c’est un film policier malgré tout, de facture assez classique.
Mais l’histoire, l’action n’est quasiment plus qu’un prétexte tant l’évolution du personnage de Bobby est si minutieuse, si ciselée et si magnifiquement interprétée.

 

B. Log, Kayhan Kalhor et Brooklyn Rider janvier 5, 2009

“Silent City” : une rencontre entre le grand musicien iranien et un quatuor à cordes, un album qui se développe sur quatre plages.
La deuxième plage est sans doute la plus impressionnante des quatre.  Inspirée de la destruction de la ville d’Hallabjah située dans le Kurdistant irakien, elle est comme un testament universel aux cités et civilisations éteintes et véhicule l’idée que la vie renaît toujours même d’un paysage vide. Cette longue plage s’étire sur 29 minutes, elle débute avec un long moment où transparaît la désolation, le vide jusqu’à un climax d’où émerge un regain de vie, une renaissance au travers d’une musique de danse.  Un moment très haut en émotions.
Les trois autres plages mêlent traditions et contemporanéité, s’inspirent de légendes et de poèmes où transparaissent des thèmes courants de la musique classique persane : transcendance spirituelle et amour du divin.
Ce genre de rencontres me fait toujours craindre une esthétisation à outrance qui fait bien souvent perdre le corps et l’âme des traditions impliquées.
“The Rain” et “The Wind”, deux albums précédents où joue Kayhan Kalhor – le premier dans le groupe Ghazal, le second avec Erdal Erzincan – m’avaient laissé cette impression d’avoir perdu le grain de la musique.
Ce ne fut pas du tout le cas ici : la rencontre est riche, c’est-à-dire qu’elle dépasse la somme, la juxtaposition des traditions, et équilibrée, très travaillée sans devenir esthétisante.
Les symboliques véhiculées, se répondent de plage en plage – la légende de l’oiseau qui veut rejoindre le soleil, le poème turc inspiré de la légende de Layla et Majnun – donnent une belle  cohérence aux trois plages – définitivement la deuxième est à part -, dressent de troublants parallèles avec certaines de nos légendes – Icare, Roméo et Juliette – tout en mettant en évidence les thèmes centraux de la musique classique persane cités plus hauts.
Un petit bémol tout de même, mais vraiment tout, tout petit : il existe vraiment une très forte différence entre la deuxième plage et les trois autres plages de l’album. Cette deuxième plage est tellement monumentale – dans tous les sens du terme – qu’elle efface pratiquement les trois autres. Pour bien faire, il faudrait écouter l’album en deux fois. D’abord, les plages 1, 2 et 4 qui forment un bel ensemble et ensuite, à un autre moment, la deuxième plage.
Car il s’agit bien de deux univers musicaux très différents.