L’Espace Senghor est un des endroits que tout amateur de musiques du monde se doit de tenir à l’oeil.
La programmation y est pointue et de grands artistes y ont foulé la scène.
Après Melingo, Siwan Perwer, Justin Vali, Hossein Alizâdeh, pour ne citer qu’eux, c’était au tour de Homayun Sakhi de venir prendre possession des lieux le temps d’une soirée.
Homayun Sakhi, Afghan réfugié aux Etats-Unis, est réputé être un des grands maîtres du rubab.
Ce grand luth à la table d’harmonie en peau est constitué de 6 cordes mélodiques et 12 cordes sympathiques métalliques.
Vous le savez sans doute, la prohibition de la musique par les Talibans fut l’une des plus dures au monde. Lors de leur accession au pouvoir en 1997, ils ont interdit toute forme de musique, sauf le chant seul. Les instruments de musique ont été brûlés ou détruits.
De nombreux musiciens ont été contraints de fuir leur pays et beaucoup se sont réfugiés aux Etats-Unis.
Homayun Sakhi est un de ceux-là.
Le 11 février, il était à Bruxelles pour un concert époustouflant.
Pas de présentations, pas de fioritures, le décollage est immédiat : dès qu’il arrive sur scène, il entame un raga. La longue introduction, jouée en soliste (les tablas entrent en scène plus tard), nous a permis de prendre toute la mesure de la beauté des sonorités exhalées par l’instrument. Les notes s’égrénaient lentement dans un profond silence, le son métallique des cordes sympathiques, résonnant de concert en arrière-plan, leur donnant une assise vibrante.
L’arrivée des tablas a provoqué une accélération du rythme, les phrasés méditatifs ont fait place à une musique plus enlevée avec une mélodie jouée encore et encore, transformée, démontée, remontée… Homayun Sakhi ornemente, affine, puis complexifie la mélodie, vient pincer de temps à autre une corde sympathique qui fait ainsi une apparition presque incongrue au coeur de la mélodie…
Les tablas ne sont pas en reste, dévoilant une gamme de sons étonnante.
Le raga se termine et nous laisse un peu pantelants. Les applaudissements fusent.
Les deux musiciens enchaînent avec quelque chose de plus “léger” : une pièce pachtoune. Moins complexe dans sa construction, plus courte aussi, moins magistrale, elle n’en est pas moins attachante. Pas de longue introduction en solo, les deux instruments rentrent de suite dans le vif du sujet. Pas de longue et mouvante structure mélodique, la mélodie se répète encore et encore. Se dévoile clairement ici tout la différence entre la musique savante et la musique populaire. Enlevé, presque joyeux, ce morceau nous fait voyager dans de toutes autres sphères musicales.
Après une courte pause, les deux musiciens entament un nouveau morceau populaire qu’ils font suivre d’un raga.
Je n’avais pas imaginé que le concert allait durer aussi longtemps et je dois malheureusement m’éclipser avant la fin du raga.
Comme pour les meilleurs concerts, le retour à la réalité est un peu violent, je me sens comme arrachée d’un univers.
Ce concert-ci m’aura emmenée au coeur d’une région dont la richesse musicale ne cesse de surprendre, les différents allers-retours entre les traditions des pays voisins ayant fortement contribué à son enrichissement. Les ragas, par exemple, qu’a joués Homayun Sakhi sont très semblables aux ragas de la musique classique d’Inde du nord. En fait, ce sont les musiciens indiens qui sont venus avec leur bagage musical jouer pour la cour à Kaboul. Dans leur valise, les ragas que ce sont par la suite réappopriés les Afghans en accordant plus d’importance au rythme. Mais la structure reste quasiment identique. En retour, le rubab a donné naissance au sarod, instrument à cordes pincées, utilisé pour la musique classique d’Inde du nord et donc pour… les ragas.
Pour prolonger l’histoire, Homayun Sakhi a un très beau disque à son actif : il fait partie de la série “Music of Central Asia” du label Smithsonian Folkways. Une très, très belle série d’un label de grande qualité.
Voici le titre complet de l’album : “Music of Central Asia vol. 3 : The Art of the Afghan Rubab”.
Pour en savoir plus sur la série, c’est par ici.
Voici également un CD et un DVD particulièrement intéressants pour ceux qui veulent approfondir leur incursion dans la musique afghane :
- “Breaking the Silence : Music in Afghanistan”, un DVD sur l’ère post-talibans et la redécouverte de la musique en Afghanistan
- Mahwash : “Radio Kaboul : hommage aux compositeurs afghans”, un très beau disque en forme d’hommage accompagné d’un livret bien documenté.
Le site de l’Espace Senghor.