Les Aventures de B. Log

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B. Log sur écoute mai 18, 2009

Filed under: Aventures visuelles — B. Log @ 4:18
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Le mercredi 6 mai 2009 est à marquer d’une pierre blanche.
Ce jour-là j’ai terminé la cinquième et dernière saison d’une série à couper le souffle : The Wire.

Baltimore

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas d’une série à couper le souffle parce que le rythme trépidant nous maintient en haleine pendant des épisodes et des épisodes, mais bien d’une série à couper le souffle tellement elle est dense, complexe, profonde. Autant le dire d’emblée, c’est une série qui prend son temps, qui ne craint pas d’étoffer ses rôles, qui plante le décor lentement, qui n’hésite pas à multiplier les personnages, sans en faire des héros, qui n’a d’ailleurs pas spécialement de héros. Elle prend des allures de documentaire pour s’attarder sur Baltimore et différents de ses aspects. La drogue et la police surtout, mais aussi le port, la politique, le journalisme et l’école.
Des histoires qui s’entremêlent, se rejoignent avec presque toujours en fil rouge quelques policiers qui essaient tant bien que mal d’arrêter l’un ou l’autre chef de gang, caïd de la drogue.

la police de la série "Sur écoute"La police encore

Le monde décrit, qu’il s’agisse de la police, de la politique, des dockers… n’est jamais joli, joli. Sans jamais verser dans le cynisme ou le pessimisme. Chacun fait plus ou moins ce qu’il peut pour s’en sortir, dans un milieu qui n’est jamais vraiment facile, où les difficultés sont nombreuses. En gros, tout le monde, qu’ils soient caïds de la drogue, maire, journaliste, professeur, flic ou avocat rame un peu, patauge, essaie vaille que vaille de garder la tête hors de l’eau avec son amour pour l’argent, le pouvoir, sa compagne, ses enfants ou de grands idéaux…

Un caïd de la drogue

La ville de Baltimore est, pour ainsi dire, le véritable personnage principal de ce film avec le quotidien de différents quartiers, bureaux, du port (l’époustouflante saison 2)… On s’attarde sur la vie de tous les jours avec son lot de banalités, de train-train, de petites tâches rituelles et fatigantes qu’il faut égrener chaque jour. Paperasseries administratives et attention pour les résultats de l’évolution de la criminalité pour la police, surveillance des postes et distribution de drogue pour les dealers, recherche sempiternelle de moyens pour dégoter un dollar ou l’autre pour les sans-abris, jongleries quotidiennes de la part des professeurs entre la nécessité de faire évoluer leurs élèves et d’obtenir de statistiques positives…
Cette attention à ce quotidien donne une belle solidité à l’arrière-fond de la série. Car c’est bien sur cette base de « vie de tous les jours » que viennent se greffer les événements et cela leur donne une résonance, un relief étonnant.
Les personnages également ne sont pas uniquement « policiers » ou « dealers » ou « élèves », ils sont à la fois policiers, maris, pères, collègues, compagnons de beuverie, confidents… C’est encore plus flagrant pour les dealers et caïds de la drogue qui sont rarement brossés dans de portraits aussi larges : ils sont caïds, hommes d’affaire, frères, étudiants, concubins, pères, amis… La liste est longue et la palette d’émotions ressenties est également très large. Au final, ils sont tous humains trop humains avec leurs qualités et leurs défauts, leurs forces et leurs faiblesses, leurs certitudes et leurs doutes, leurs rêves et leurs désillusions. Le tout brossé avec précisions par petites touches, tout en évolutions également, les personnages au gré des histoires qui leur arrivent, changent, choisissent une voie plutôt que l’autre, ce qui les transforme encore, les fait mûrir…

omar

wire_4

 

La saison 2 est, à mon sens, la plus forte des cinq saisons. Parce qu’elle décrit vraiment un monde au bord du gouffre, désespéré. L’action se passe principalement au port. C’est la vie des dockers qui y est mise en avant avec leurs façons de travailler, le manque de travail qui vient, le syndicat qui fait des pieds et des mains pour sauver une situation qui de plus en plus apparaît sans issue, avec les trafics qui leur permet d’arrondir les fins de mois, avec le bar où ils se retrouvent, avec la morosité ambiante, cette petite vie minable de dur labeur dont ils savent qu’ils ne sortiront pas mais dont ils rêvent de sortir, avec ces lendemains incertains, avec cette constante incertitude financière…
Voilà la toile de fond sur laquelle vient se glisser une enquête sur des femmes mortes dans un conteneur et une affaire de drogue.
Impossible de sortir indemne de ces moments où les rêves les plus fous côtoient les désillusions les plus amères, où la raison s’égare dans des tentatives désespérées de sortir de cette vie-prison, où la marche du monde, la loi du marché écrase les individus d’une manière implacable, où cette intenable lucidité est noyée dans l’alcool avec la paye tout juste gagnée…

Une des séries les plus intéressantes qu’il m’ait été donné de voir. Disons qu’elle figure dans mon top 2 des séries qui m’ont le plus touchée. Et l’autre ? me direz-vous. « Twin Peaks » inévitablement.

« The Wire » est disponible en DVD à la Médiathèque. A découvrir absolument !

 

B. Log et Appaloosa avril 23, 2009

Filed under: Aventures visuelles — B. Log @ 9:04
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Oui, oui, je sais, je sais : ça fait deux mois qu’il ne s’est rien passé sur ce blog.
Ben, peu d’excuses sinon les habituelles, qui si elles sont habituelles n’en sont pas moins véritables : vacances (un peu : une semaine), boulot, boulot (beaucoup) et tout le reste.
Bon, trêve de blabla : passons aux choses sérieuses.

Parmi les dizaines de choses intéressantes que j’ai lues, vues, entendues dernièrement et dont je vous parlerai peut-être plus tard, il y a eu « Appaloosa ».
Pour ceux qui ne voient vraiment pas de quoi je parle, il s’agit d’un western (à mon sens, c’est un peu plus que ça, mais je vous raconterai pourquoi plus tard) réalisé par Ed Harris avec Ed Harris, Viggo Mortensen et Renée Zellweger.
Le film débute vraiment comme… un western : avec des méchants qui font des trucs vraiment pas bien : ils terrorisent les gens et crachent sur le plancher des bars. Alors, les pauvres gens, désemparés, font appel à des preux chevaliers (oui, je sais les chevaliers, c’est pas la même époque, mais c’est une façon de parler…) sans peur et sans reproche mais avec des gros calibres pour les aider à les sortir de ce mauvais pas et à vivre heureux avec beaucoup d’enfants.
Très sincèrement, les dix premières minutes m’ont fait un peu peur, tout ça avait l’air on ne peut plus téléphoné.
Mais, petit à petit, le film a pris une autre dimension.
La relation d’amitié et de complémentarité entre le chérif (Ed Harris) et son assistant (Viggo Mortensen) est minutieusement décrite avec tous ces petits détails, ces automatismes, tous ces signes qui démontrent une amitié durable et profonde : à peine besoin de se parler, acceptation sans jugement, confiance absolue. Jusque dans les conversations avec les autres où, bien souvent, c’est l’assistant qui énonce le mot que le chérif ne trouve pas.
Voilà qui rajoute déjà un peu de consistance au ‘banal’ western.
Et puis arrive Allison French (Renée Zwelleger), jeune et séduisante veuve. Au final, c’est bien ce personnage-là que j’ai trouvé le plus intéressant du film. Je dis bien, au final, parce que, pendant la plus grosse partie du film, le personnage incarné par Renée Zwelleger, m’a horripilé au plus haut point. Ses mièvreries, ses sourires, ses jeux de séduction, ses manipulations… Elle m’était tout simplement insupportable. Le moindre de ses actes, la moindre de ses paroles me faisait grimper au plafond.
Petit à petit, pourtant, l’idée fait son chemin que tout ce qu’elle fait, elle le fait tout simplement pour sa survie, pour continuer à jouir d’une vie plus ou moins décente, plus ou moins confortable. Je m’explique…
Commençons par un détour : je vous ai déjà parlé sur ce blog (ici, pour être précise) du très beau disque de Cloé Mons, Rodolphe Burger et Alain Bashung qui a pour titre : « La Ballade de Calamity Jane ». Des extraits des lettres de Calamity Jane à sa fille y sont lus entrecoupés de passages instrumentaux superbes. Les lettres parlent de sa vie et de la difficulté d’être une femme émancipée à l’époque. Il faut bien dire que Calamity Jane était une des rares femmes indépendantes et qui s’assumaient totalement.

L’intérêt principal du film réside là à mon avis : il décrit à merveille la difficulté d’être une femme en ces temps-là.
Jeune veuve livrée à elle-même, il n’y a pas trente-six façons de garder une respectabilité : il faut se trouver un homme coûte que coûte. Surtout qu’il s’agit ici d’une femme cultivée qui provient d’un rang social élevé : elle est bien habillée, elle joue du piano, elle est très courtoise, elle a l’habitude des mondanités…
Ce n’est pas dit, mais on peut aisément imaginer que, pour elle, il ne reste que peu d’autres options que la prostitution ou la misère. Ceci jette une autre lumière sur tout ce qui est énervant chez Allison French : elle n’a pas le choix.
Et ce combat-là pour se trouver une vie décente, qu’elle mène de façon un peu désespérée, avec beaucoup de maladresses, de confusions, en accumulant les erreurs tellement il y a urgence, est vraiment poignant.

Finalement, « Appaloosa » est un film bien plus profond qu’un ‘simple’ western. (Cela dit, je n’ai rien contre les western du tout.) L’attention portée aux personnages, leurs hésitations, leurs malaises, leurs doutes, leurs bourdes, en fait un film beaucoup plus dense qu’annoncé.

Sur le blog « Rue des Douradores », lisez une autre analyse de ce film.

 

B. Log et « Day by day », le dernier album de Femi Kuti février 24, 2009

Filed under: Non classé — B. Log @ 9:23
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Les commentaires plus que positifs que j’avais pu lire çà et là sur le dernier album de Femi Kuti « Day by Day » m’avaient finalement convaincue de passer une oreille distraite sur le disque. J’avais été heureusement surprise (comme quoi, les chroniques de disques ça a du bon parfois !). D’autant plus que je ne suis pas spécialement fan de Femi Kuti.
Je l’ai toujours trouvé mélodique parfois même un peu sirupeux. Il est vrai que face à son père, Fela, et depuis peu, son frère, Seun, adeptes d’un afrobeat pur et dur, il est facile de le considérer comme un peu doux, un peu mou.
Et si, à mon sens, il y a bien une approche qu’il mérite qu’on lui accorde, c’est de l’écouter sans avoir sans cesse en tête les grooves percutants de l’afrobeat.
De ma première écoute rapide, je garde une bonne impression et je me promets de réécouter l’album de manière plus attentive…
Comme d’habitude, les semaines passent, d’autres choses arrivent et le projet est différé.
Mais je tiens bon et me revoilà en train d’écouter le dernier album de Femi Kuti. Et quelle est ma surprise de réaliser que la plupart des refrains résonnent familièrement à mes oreilles. Jolie performance n’est-ce pas pour un album que je n’avais écouté que du bout des oreilles.
L’attention éveillée, je me retrouve en train de naviguer entre toutes sortes d’eaux différentes, parfois reggae, parfois un peu afrobeat, parfois chanson africaine, parfois ritournelle…
C’est qu’il sait y faire, Femi : il manie ces genres avec beaucoup d’aisance, il balance des choeurs remarquables, des ensembles de cuivres époustouflants – comme Seun et Fela le font si bien : ces thèmes courts répétés à plusieurs reprises avec un bel ensemble -, de l’orgue, guitare, basse… Il fait également preuve d’une belle maîtrise de la voix.

Il y a ce morceau « Day by Day », très court : même pas 3 minutes, qui sonne comme une comptine pour enfant avec ce refrain qui revient encore et encore : « Day by day by night by night, we work and pray for peace to reign ». Ce côté enfantin répété inlassablement et varié tant et plus met en avant toute la détermination, l’espoir, l’énergie que Femi insuffle dans son combat pour l’amélioration de la condition africaine. Assez paradoxalement, alors que Fela et Seun assènent leur colère et leur engagement, cette ritournelle douce, simple, répétitive, chantée en choeur exprime les mêmes revendications avec autant de force.

Juste après vient une plage intitulée « Demo Crazy », beaucoup plus rapide, nerveuse, dansante mais où le côté revendicateur est toujours bien présent :  « Demo Crazy makes us crazy »…

Aucun doute à avoir, c’est bien Femi qui brandit le poing fermé sur de nombreuses photos et il le brandit encore dans chacune de ses chansons.

Femi Kuti : « Day by Day »

 

B. Log et Homayun Sakhi février 18, 2009

Filed under: Aventures sonores — B. Log @ 9:39
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L’Espace Senghor est un des endroits que tout amateur de musiques du monde se doit de tenir à l’oeil.
La programmation y est pointue et de grands artistes y ont foulé la scène.
Après Melingo, Siwan Perwer, Justin Vali, Hossein Alizâdeh, pour ne citer qu’eux, c’était au tour de Homayun Sakhi de venir prendre possession des lieux le temps d’une soirée.
Homayun Sakhi, Afghan réfugié aux Etats-Unis, est réputé être un des grands maîtres du rubab.
Ce grand luth à la table d’harmonie en peau est constitué de 6 cordes mélodiques et 12 cordes sympathiques métalliques.
Vous le savez sans doute, la prohibition de la musique par les Talibans fut l’une des plus dures au monde. Lors de leur accession au pouvoir en 1997, ils ont interdit toute forme de musique, sauf le chant seul. Les instruments de musique ont été brûlés ou détruits.
De nombreux musiciens ont été contraints de fuir leur pays et beaucoup se sont réfugiés aux Etats-Unis.
Homayun Sakhi est un de ceux-là.

Le 11 février, il était à Bruxelles pour un concert époustouflant.
Pas de présentations, pas de fioritures, le décollage est immédiat : dès qu’il arrive sur scène, il entame un raga. La longue introduction, jouée en soliste (les tablas entrent en scène plus tard), nous a permis de prendre toute la mesure de la beauté des sonorités exhalées par l’instrument. Les notes s’égrénaient lentement dans un profond silence, le son métallique des cordes sympathiques, résonnant de concert en arrière-plan, leur donnant une assise vibrante.
L’arrivée des tablas a provoqué une accélération du rythme, les phrasés méditatifs ont fait place à une musique plus enlevée avec une mélodie jouée encore et encore, transformée, démontée, remontée… Homayun Sakhi ornemente, affine, puis complexifie la mélodie, vient pincer de temps à autre une corde sympathique qui fait ainsi une apparition presque incongrue au coeur de la mélodie…
Les tablas ne sont pas en reste, dévoilant une gamme de sons étonnante.
Le raga se termine et nous laisse un peu pantelants. Les applaudissements fusent.
Les deux musiciens enchaînent avec quelque chose de plus « léger » : une pièce pachtoune. Moins complexe dans sa construction, plus courte aussi, moins magistrale, elle n’en est pas moins attachante. Pas de longue introduction en solo, les deux instruments rentrent de suite dans le vif du sujet. Pas de longue et mouvante structure mélodique, la mélodie se répète encore et encore. Se dévoile clairement ici tout la différence entre la musique savante et la musique populaire. Enlevé, presque joyeux, ce morceau nous fait voyager dans de toutes autres sphères musicales.
Après une courte pause, les deux musiciens entament un nouveau morceau populaire qu’ils font suivre d’un raga.
Je n’avais pas imaginé que le concert allait durer aussi longtemps et je dois malheureusement m’éclipser avant la fin du raga.
Comme pour les meilleurs concerts, le retour à la réalité est un peu violent, je me sens comme arrachée d’un univers.
Ce concert-ci m’aura emmenée au coeur d’une région dont la richesse musicale ne cesse de surprendre, les différents allers-retours entre les traditions des pays voisins ayant fortement contribué à son enrichissement. Les ragas, par exemple, qu’a joués Homayun Sakhi sont très semblables aux ragas de la musique classique d’Inde du nord. En fait, ce sont les musiciens indiens qui sont venus avec leur bagage musical jouer pour la cour à Kaboul. Dans leur valise, les ragas que ce sont par la suite réappopriés les Afghans en accordant plus d’importance au rythme. Mais la structure reste quasiment identique. En retour, le rubab a donné naissance au sarod, instrument à cordes pincées, utilisé pour la musique classique d’Inde du nord et donc pour… les ragas.

Pour prolonger l’histoire, Homayun Sakhi a un très beau disque à son actif : il fait partie de la série « Music of Central Asia » du label Smithsonian Folkways. Une très, très belle série d’un label de grande qualité.
Voici le titre complet de l’album : « Music of Central Asia vol. 3 : The Art of the Afghan Rubab ».

Pour en savoir plus sur la série, c’est par ici.

Voici également un CD et un DVD particulièrement intéressants pour ceux qui veulent approfondir leur incursion dans la musique afghane :

Le site de l’Espace Senghor.

 

B. Log et « De si jolis chevaux » février 2, 2009

Filed under: Aventures sur papier — B. Log @ 12:29
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Un livre rude, aux frontières…
Entre les Etats-Unis et le Mexique, à la naissance de notre civilisation industrielle (quelques passages saisissants où le cavalier longe les routes texanes « scotché » sur les bas-côtés par l’air remué des semi-remorques), entre l’adolescence et l’âge adulte, entre nature et civilisation…

Un extrait, pour ne rien devoir en raconter et tout dire à la fois :

« … et il restait là avec son chapeau à la main et il l’appela son Abuela et il lui dit adieu en espagnol puis il fit demi-tour et remit son chapeau et tourna son visage humide vers le vent et resta un moment les bras tendus devant lui comme pour reprendre l’équilibre ou bénir la terre là où il était ou peut-être pour ralentir le monde qui fuyait dans sa course folle et semblait n’avoir nul souci ni des vieux ni des jeunes ni des riches ni des pauvres ni des basanés ni des visages pâles ni de lui ni d’elle. Nul souci de leurs luttes, nul souci de leurs noms. Nul souci des vivants ni des morts. »

Cormac Mc Carthy : « De si joli chevaux » (Actes Sud, France, 1993)

 

B. Log et la sorcellerie capitaliste janvier 20, 2009

Au hasard de mes expéditions à la bibliothèque, je suis tombée sur un livre au titre pour le moins interpellant, voire même provocateur : « La Sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement ».

Si mon attention n’avait directement été attirée sur les auteurs, Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, je me serais sans doute fort méfiée.  (« Encore un livre altermondialiste qui propose une solution toute faite, la panacée universelle, pour se débarrasser du capitalisme. Mouais. »)
Je ne connais pas Philippe Pignarre mais Isabelle Stengers est un professeur qui m’a vraiment marquée quant à l’acuité et la finesse de ses raisonnements qui, en même temps, ne ménageaient jamais ni la chèvre, ni le choux.
Etre à la fois très direct, sans détours, et nuancé, sans jamais perdre le fil, une belle leçon pour les apprentis philosophes que nous étions… et que je suis encore toujours…

C’est finalement très curieuse que je me lance dans le bouquin, pressée de savoir quelles pratiques de désenvoûtement sont proposées.
Et d’emblée, on est prévenus : les auteurs n’ont aucune prétention à proposer quoi que ce soit comme solution. Ce n’est pas le but du tout. D’ailleurs ils ne se posent pas comme sachants, je veux dire par là, ayant un savoir que généreusement ils veulent bien partager avec nous, pauvres et malheureux ignorants.

D’ailleurs, ils mettent en place une pratique inhabituelle : les premières épreuves ont été publiées sur le net pour que tout le monde puisse y jeter un oeil. Une belle idée, à mon sens, qui a permis de faire quelques aménagements, de préciser quelques arguments. Une des réactions, celle d’Anne Vièle, servira d’ailleurs de postface à un livre qui d’emblée prend une dimension collective. On est loin de l’image de l’écrivain, de l’intellectuel enfermé dans sa haute tour travaillant en solitaire, explorant sans relâche le monde… des idées.
Et, pour aller jusqu’au fond de l’idée, ils ne se considèrent pas comme ayant un droit de propriété intellectuelle sur le livre. Il est écrit pour ceux qui vont s’emparer des idées et le reste n’a aucune espèce d’importance.

Ils plantent donc le décor en se définissant comme des « jeteurs de sonde » :  » Les jeteurs de sonde ont beau se tenir à l’avant d’une barque, ils ne regardent pas au loin. Ils ne peuvent pas dire les buts, ni surtout les choisir. Leur souci, leur responsabilité, ce pour quoi ils sont outillés, ce sont les rapides où l’on se fracasse, les écueils où l’on bute, les bancs de sable où l’on s’enlise. […] Les jeteurs de sonde peuvent se tromper, mais ils savent que le fait qu’ils repèrent juste ou non n’a pas la moindre importance si on ne les entend pas. »
A partir du cri, surgi à Seattle le 30 novembre 1999, « Un autre monde est possible », ils entendent se positionner en jeteurs de sonde, parce que ce cri leur a donné envie de se mobiliser, de tâter le terrain – comme le jeteur de sonde scrute les eaux pour que son embarcation puisse passer -, de tenter quelques chose, parce que ce cri provenant de tous ces gens qui se sont retrouvés alors qu’ils venaient avec des revendications différentes leur paraît porteur, comme un début de quelque chose.

Et tout d’abord, ils tâtent la chose « capitalisme ». De nouveau, rien de généralisateur, pas de conceptualisation, pas de « fuite » dans l’abstraction. Deux, trois éléments très concrets, de terrain : les alternatives infernales, les ‘il faut bien’, les petites mains…
Et puis quelques recettes, oui, des recettes, comme on parle des recettes de grand-mère, ces trucs qu’on ne comprend pas toujours très bien, qu’on applique, qu’on adapte, et pour lesquels, finalement, on peut dire : « ça marche »… Mais oui, le genre de petits trucs qui fait que la sauce prend : « à tel moment, rajoute un peu d’eau (ou de lait ou de crème), tu verras ta sauce sera nickel. »
Des petites choses toutes simples mais « il fallait y penser » : oser quitter le terrain inconnu, remettre en question les idées reçues; oser se dire fragile, pour apprendre à se protéger; réactiver l’histoire aussi pour y puiser des idées, tout n’a pas toujours été comme ça, le monde a fonctionné autrement et cela peut peut-être nous apprendre quelque chose; trouver les interstices et y faire son trou; avoir besoin que les gens pensent.
Tout ça par petites touches, avec beaucoup de tâtonnements, d’hésitations, par essai et erreur, à plusieurs bien sûr, en ne considérant jamais rien pour acquis, pour définitif.
Pfou… ça fait du boulot ! Il va falloir se creuser les méninges, imaginer des trucs, tordre les problèmes dans tous les sens, discuter et discuter et réfléchir, remonter ses manches et mettre la main à la pâte… Il va falloir aussi prendre des risques, ou plutôt, courir le risque, accepter d’aller un peu à tâtons, tenter le coup…
S’aider avec les quelques recettes proposées dans le livre, avec les expériences des autres aussi (le livre présente quelques aventures de ce type où « ça a marché »), avec des « trucs » que l’histoire peut nous proposer, en s’inspirant de groupes qui sont en lutte depuis longtemps.

Tout le mérite du livre est là à mon avis, dans le fait qu’aucune solution globale n’est jamais proposée mais que chacun est encouragé à mettre en place des petites solutions pratiques, de proposer à chacun de s’attaquer à son « morceau de capitalisme » parce que les grandes théories généralisantes, finalement, c’est souvent contraignant et que le capitalisme, c’est trop vaste, trop diffus, pour être attaqué de front. Ce livre remet tout simplement les choses à un niveau humain…

A chacun maintenant d’y trouver ses ingrédients, ses « recettes-miracles » et de les adapter à son « morceau de capitalisme »…

Voici également une conclusion qui résume bien les choses par rapport à ce livre, celle de Mona Chollet :  « Reste un livre atypique et stimulant, qui, sans renier l’héritage des luttes passées, desserre un peu l’étau de routine usée dont restent trop souvent prisonniers ceux qui ne se satisfont pas de l’état du monde. Et fournit de précieux concepts-outils à tous ceux qui cherchent comment « habiter à nouveau les zones d’expérience dévastées ». »

Lire toute la critique de Mona Chollet.

Philippe Pignarre et Isabelle Stengers : « La Sorcellerie capitaliste – Pratiques de désenvoûtement »
Editions La Découverte.

 

B. Log patchworke (2) janvier 5, 2009

Deux, trois petites choses dénichées de ci, de là au cours de ces dernières semaines :

– Renata Rosa : « Manto Dos Sonhos »
Deuxième album de cette Brésilienne à la Médiathèque.
Voici une chanteuse et musicienne, elle joue du rabeca – un type de violon, qui fait les choses avec justesse et simplicité. Avec sa voix claire et joyeuse, ses chansons inspirées du forro, des repentistas et du maracatu sont autant d’invitations à la danse.
Sans chichis, elle nous livre des plages au son rugueux – quelques percussions, l’un ou l’autre violon, une guitare de temps en temps et le chant – qui débordent de joie de vivre.
Abdel Hali Halo and the El Gusto Orchestra of Algiers
Le chaabi dans tout son éclat. Voici ressuscité un orchestre des années 50. Et ça donne !
31 musiciens qui s’en donnent à coeur joie pour faire revivre un style petit à petit tombé en désuétude. Les morceaux s’étirent et s’étirent, se perdent dans les méandres des mélodies et en reviennent toujours au refrain repris en choeur.
On retiendra tout particulièrement l’interprétation du désormais classique : « Min yaati kalbou lil melah ».
Beaucoup d’entrain, de joie et de pathos pour cet album paru sur le label « Honest Jones ».

Lire aussi la chronique de Benoit Deuxant.

– Mathieu Boogaerts : « I Love you »
Très axé batterie, ce qui en fait un album relativement rock.
Mathieu Bogaerts nous sert des petites ritournelles aux paroles souvent répétitives, en anglais et en français, qui jouent sur les mots. C’est dansant, c’est sautillant. Il ose même faire semblant de nous faire croire que ça n’a l’air de rien !

« Music of Cyprus »
Un album étonnant proposé par le très bon label turc Kalan.
Il dévoile un panel très diversifié de la musique chypriote, à la fois grecque et turque : chansons de mariages, musique sacrée, chant sufi, danses, musiques populaires…

– Mamadou Diabaté : « Douga Mansa »
Héritier d’une longue tradition de musiciens joueurs de kora, cousin de Toumani Diabaté, Mamadou Diabaté n’en est pas à son coup d’essai : il signe ici son sixième album solo.
Un très beau disque sans surprises, fidèle à la tradition. Le jeu est magnifique, d’une grande maîtrise.

« We Own the Night », James Gray
Bobby (Joaquin Phoenix) est gérant d’une boîte de nuit appartenant à la mafia russe mais son père et son frère sont des policiers. Impossible de rester entre deux chaises, impossible à un moment de ne pas choisir son camp.
Ce film qui commence comme un presque banal film policier prend tout son temps pour disséquer la personnalité de Bobby et ses évolutions. L’obligation de faire un choix, l’arrogance qui rencontre la peur, la colère, la honte; l’insousciance crâneuse qui se fait prise de conscience et puis prise de responsabilité. L’attitude, hautaine quasiment adolescente, de rejet de la famille et de ses valeurs pour une vie aisée, facile. Et le revirement total, brutal qui se fait dans la violence, la trahison, le désespoir. Et puis, finalement, l’apaisement, l’accord, douloureux, sur fond d’échec, avec soi-même envers et contre tout.
L’histoire n’a rien d’exceptionnel, c’est un film policier malgré tout, de facture assez classique.
Mais l’histoire, l’action n’est quasiment plus qu’un prétexte tant l’évolution du personnage de Bobby est si minutieuse, si ciselée et si magnifiquement interprétée.